Malgré les apparences et une omniprésence qui frôle l’hégémonie, les formats DOCX, XLSX et PPTX de Microsoft, souvent désignés sous l’acronyme OOXML, sont loin d’être les standards ouverts universels que l’on pourrait croire. Cette réalité, pourtant capitale pour notre souveraineté numérique et la liberté des utilisateurs, est trop souvent ignorée, y compris par certains défenseurs du logiciel libre. Il est temps de lever le voile sur ce paradoxe.
Le paradoxe des « standards » numériques : une reconnaissance en trompe-l’œil
Il est fréquent d’entendre des affirmations péremptoires telles que : « OOXML est un format standard, nous devons l’accepter ». Cette assertion, bien que techniquement juste sur le papier (le format ayant été ratifié par l’ISO/CEI), masque une réalité complexe et problématique. Un standard, dans l’idéal, doit garantir une interopérabilité sans faille, permettre à n’importe quel logiciel de lire et d’écrire des documents sans perte de données ni de formatage, et être développé de manière transparente et collaborative. Or, l’OOXML, ou Office Open XML, malgré son appellation et son statut ISO/CEI, présente de sérieuses lacunes à ces égards. Sa genèse même, issue de formats propriétaires existants et sa spécification volumineuse et souvent ambiguë, rend difficile une implémentation complète et conforme par des éditeurs tiers.
OOXML vs. ODF : La bataille des formats ouverts
Pour bien comprendre les enjeux, il est crucial de comparer l’OOXML avec son véritable homologue ouvert : l’OpenDocument Format (ODF). L’ODF a été conçu dès le départ comme un format standard ouvert, développé par le consortium OASIS et approuvé comme standard ISO/CEI 26300 en 2006, avant même l’OOXML. Il est implémenté par des suites bureautiques comme LibreOffice, OpenOffice ou Calligra. L’ODF est reconnu pour sa simplicité, sa spécification claire et sa robustesse, assurant une véritable interopérabilité. L’OOXML, en revanche, est le résultat d’un processus de « standardisation rapide » pour les formats de Microsoft Office 2007. Sa ratification en tant que standard ISO/CEI 29500 en 2008 fut controversée, marquée par des allégations de pressions et d’irrégularités lors des votes des organismes nationaux. La spécification de l’OOXML est non seulement gigantesque (plusieurs milliers de pages) mais également réputée pour ses imprécisions et ses incompatibilités avec les implémentations réelles de Microsoft Office, ce qui oblige les autres éditeurs à « deviner » le comportement du logiciel propriétaire plutôt qu’à suivre une spécification claire.
L’enjeu de la souveraineté numérique pour la France et l’Europe
Pour la France et l’ensemble de l’Europe, l’adoption de vrais standards ouverts n’est pas qu’une question technique, c’est un pilier de la souveraineté numérique. Utiliser des formats qui dépendent intrinsèquement d’un seul éditeur, même s’ils sont officiellement « standardisés », conduit inévitablement à un verrouillage technologique (vendor lock-in). Les administrations publiques, les entreprises et les citoyens se retrouvent liés à un écosystème spécifique, limitant leur liberté de choix de logiciels et leur capacité à négocier les coûts. Des initiatives comme le Référentiel Général d’Interopérabilité (RGI) en France ou les politiques d’achat public en Europe encouragent l’usage des standards ouverts comme l’ODF, précisément pour éviter cette dépendance. Ne pas respecter cette règle, c’est compromettre la pérennité des données publiques et la compétitivité du marché européen des logiciels.
Les implications concrètes pour l’utilisateur et la pérennité des données
Les utilisateurs finaux, souvent inconscients de ces subtilités techniques, en subissent pourtant les conséquences au quotidien. Ouvrir un document DOCX ou XLSX créé avec Microsoft Office sur LibreOffice (qui fait de son mieux pour être compatible) peut entraîner des problèmes de mise en page, des fonctionnalités manquantes ou des erreurs inattendues. Inversement, un document ODF peut poser des problèmes si ouvert avec des versions anciennes ou mal configurées de Microsoft Office. Cette interopérabilité imparfaite est source de frustration et pousse les utilisateurs, par commodité, vers la solution « dominante », renforçant ainsi la position de monopole. Plus grave encore, la pérennité des documents est menacée. Les formats propriétaires, même « standardisés » avec des ambiguïtés, peuvent devenir illisibles à long terme si l’éditeur original disparaît ou change radicalement ses spécifications, mettant en péril l’archivage et l’accès à l’information essentielle.
LibreOffice, OnlyOffice et l’illusion du choix
Il est d’autant plus préoccupant de voir certains défenseurs du logiciel libre, ou des solutions « open source » perçues comme telles, promouvoir l’utilisation de ces formats propriétaires. Certains optent par exemple pour des suites comme OnlyOffice, qui, bien que proposant une interface similaire à Microsoft Office, peut renforcer l’idée que les formats DOCX/XLSX/PPTX sont la norme à suivre, même si OnlyOffice a ses propres forces. Cela dilue le message fondamental du logiciel libre : la promotion de standards réellement ouverts, de l’indépendance technologique et de la collaboration. Préférer un logiciel propriétaire ou une solution qui se conforme passivement à un format propriétaire, plutôt que de soutenir activement le développement et l’adoption de l’ODF (utilisé par LibreOffice, véritable projet communautaire et ouvert), c’est rater une occasion de bâtir un écosystème numérique plus juste et plus résilient.
En conclusion, il est impératif de cesser d’entretenir la confusion. L’OOXML est un format techniquement standardisé, mais il ne répond pas aux critères de ce qu’un « standard ouvert » devrait être en pratique pour garantir une vraie liberté et interopérabilité. Pour les utilisateurs, les entreprises et les administrations françaises et européennes, l’adoption systématique de l’ODF, porté par des suites comme LibreOffice, est une démarche stratégique essentielle. C’est le chemin vers une véritable souveraineté numérique, une concurrence saine et une pérennité assurée de nos données. Il est temps de choisir la vraie liberté.
Mots-clés : Standards ouverts, OOXML, ODF, Souveraineté numérique, LibreOffice
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